Migrants : et si des assises africaines s’imposaient ?

L’Océan Viking, un navire humanitaire avec à son bord 230 migrants rescapés, a défrayé la chronique avec son errance de quelques semaines dans les eaux méditerranéennes. Cette situation fut à l’origine d’un bras de fer diplomatique entre la France et l’Italie, qui a refusé catégoriquement d’accueillir le navire humanitaire. Ce genre de crise pourrait devenir fréquent et constituer une menace sérieuse pour la stabilité de l’Union européenne. La gestion des flux migratoires devient de plus en plus une source de discorde entre les États aux portes d’entrée de l’espace Schengen et les autres. Du reste, l’accueil de ces migrants par la France continue à secouer la classe politique.

 

Une indignation inaudible

Les rangs des prétendants africains à l’immigration clandestine en Europe n’ont cessé de se garnir depuis le fameux Barça ou Barsakh (Barcelone ou la mort) initié par de jeunes Sénégalais dans les années 1990. Sans relâche, de jeunes Africains meurent en mer et dans le désert du Sahara. Ils tentent tous de fuir l’Afrique et leur quotidien obscurci par la misère et les urgences de survie qui vont avec. Ainsi, l’Afrique est amputée de son avenir, vidée de ses jeunes et de sa force vive. Rares sont les pays d’Afrique subsaharienne épargnés par cet exode d’un nouveau genre. Les côtes sénégalaises restent des lieux de ralliement assez prisés pour le départ vers l’eldorado européen. Notons quand même que ces contingents ne sont pas constitués que de Sénégalais. À l’image des tirailleurs sénégalais, ils sont souvent englobés dans cette appellation, mais beaucoup viennent des autres pays de l’Afrique subsaharienne.

 

Pour Cécile Thiakane, observatrice et actrice du développement social autant au Sénégal qu’en France, des assises afrricaines s’imposent pour prendre à bras-le-corps les causes des migrations hors du continent. © DR

Bien que l’issue de ce voyage soit incertaine, les candidats portés par l’espoir d’une vie meilleure n’ont cessé de croître et l’échec de beaucoup ne semble pas les décourager. Cela fait plus de deux décennies que les cadavres rejetés par la mer sur les plages des Canaries, de Lampedusa ou Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles situées au Maroc, nous montrent l’étendue du fiasco. Cette désastreuse situation s’enlise, hélas ! Les migrants n’ont eu de cesse d’imaginer des passerelles pour rallier l’Eldorado européen au risque de leur vie. Parmi eux, combien vont réaliser leur rêve ? Combien vont échouer et se retrouver dans les travers de la vie de migrants sombrant dans la grande précarité en Europe ? Et combien ont péri en mer ou dans le désert du Sahara ? Quel sacrifice pour ces jeunes « martyrs » ? Bien qu’ils prennent des risques qui dépassent, hélas, tout entendement, aucun d’entre eux n’est candidat au suicide. Ils sont juste déterminés par l’espoir d’une vie améliorée.

 

Des liens de causalités évidents

L’état d’esprit de ces jeunes est la résultante d’une multitude de causes qui, directement ou indirectement, impactent leur trajectoire et motivation. On peut citer :

1) La crise alimentaire due à une diminution des terres cultivables, l’infertilité des sols, les changements climatiques, le déficit de stockage et de transformation des produits agricoles, le secteur de l’élevage sinistré ou encore une raréfaction des poissons pour la pêche artisanale ;

2) La crise climatique qui a sinistré bon nombre de régions sahéliennes qui constitue une menace sérieuse pour la survie des couches de population les plus précaires ;

3) La crise démographique qui entraîne un chômage endémique des jeunes dans les zones urbaines et périurbaines du continent africain où d’ailleurs on compte aujourd’hui le plus de jeunes au monde ;

4) La crise éducative et morale des jeunes n’ayant pas pris un bon départ dans la vie pour certains, déscolarisés pour d’autres, mettant ainsi à mal à la fois leur acquisition des compétences et des outils nécessaires pour une insertion dans le tissu économique, et leur réarmement moral ;

5) La crise sécuritaire due en partie à l’instabilité politique et sociale, des terreaux fertiles à une radicalisation pouvant mener à un extrémisme violent sur fond d’intégrisme qui fragilisent toutes les régions concernées.

Ne pas agir n’est plus acceptable, il est nécessaire de stopper cette hémorragie migratoire. Autrement dit, le coût historique, politique, moral et socio-économique déjà lourd risque d’être démentiel, d’autant que l’Afrique ne sera pas seule à payer, car nous sommes tous complices. Peut-être que comme pour les COP, cette situation appelle à des Assises africaines pour discuter et trouver des solutions viables avec des fonds pour adresser cet épineux problème. L’Union africaine pourrait se charger d’organiser ces assises africaines pour stopper l’hémorragie migratoire, mais en attendant, quelques solutions peuvent déjà améliorer la situation

 

Des initiatives à résultats rapides

Les bases d’un plan d’urgence, non dicté par des puissances étrangères, mais bel et bien conçu par et pour les populations du continent africain, sont posées.

Il s’agit :

1) d’agir en amont pour informer, sensibiliser et conscientiser les populations sur les dangers de ce choix d’immigration et faire émerger des alternatives faciles à déployer pour entrer dans une dynamique de cercles vertueux permettant de sortir de l’impasse en mettant à contribution le cercle familial et communautaire ou les chefs traditionnels ;

2) d’initier des caravanes citoyennes ;

3) de démanteler les réseaux mafieux et toutes leurs ramifications qui profitent de la misère et du désespoir de ces jeunes pour s’enrichir ;

4) d’accentuer la surveillance des côtes pour jouer les garde-fous et d’assurer une meilleure gouvernance des richesses et des ressources. Ceci passera par des fondations d’une coopération gagnant-gagnant aux fins de s’extraire de ce cercle vicieux de l’assistanat des pays occidentaux.

Les conséquences du Covid-19, et plus récemment de la guerre en Ukraine, ont encore démontré l’urgence pour l’Afrique d’assurer a minima ses besoins vitaux. Pour ce faire, elle gagnerait à mettre en ?uvre des actions spécifiques pour adresser différents défis :

1) S’inscrire dans une agriculture responsable et durable afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire tout en préservant l’environnement,

2) Repenser sa politique d’urbanisation et aussi son développement des territoires ruraux,

3) Former du capital humain pour réussir sa transformation numérique,

4) Aborder avec succès sa transition énergétique,

5) S’industrialiser autrement en mettant en ?uvre des innovations de rupture pour se sortir du mimétisme mais aussi des modèles obsolètes pour enfin tracer sa voie et inverser la courbe de ses échanges commerciaux, surtout sur les produits à consommation courante et sans forte valeur ajoutée qui la rendent trop dépendante de l’extérieur.

Lesdites actions spécifiques d’envergure auront pour visée à rendre plus attractifs et plus productifs les territoires pour cette jeune population en perdition ; de remettre l’agriculture et l’élevage au c?ur de la vie des territoires locaux en dynamisant les zones rurales ; d’éduquer et former les jeunes Africains afin d’en faire un capital humain de qualité à même d’accompagner l’essor économique et le bien-être des populations de façon concomitante. Stratégiquement, il conviendra de choisir en amont des filières où les pays gagneraient à se spécialiser pour être compétitifs dans ce contexte de mondialisation. Cette démarche s’inscrira dans la dynamique des États relative au déficit entrepreneurial, aux enjeux de l’innovation et à celui de la carence des financements relatifs. Finalement, il faudra répondre à cette question : « À quand une réponse endogène pour éviter durablement que les projets et l’espoir portés par ces jeunes ne se perdent dans les tiroirs de leurs seuls rêves ou engloutis dans les flots de l’océan ? »

 

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crédit photo: capture d’écran

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