Oui, le viol conjugal est réel : mon mari m’a violée lors de notre nuit de noce

 

La journée internationale contre les violences faites aux femmes, le 25 novembre, vient rappeler qu’elles perdurent encore, en dépit des lois et des évolutions de la société. Parmi elles, le viol conjugal, symbole des tabous non encore levés.

 

86% des Français savent que le viol est puni par la loi: Najat-Vallaud-Belkacem commente notre sondage

Notre sondage exclusif (Ifop) révèle que 86% des Français sont au fait de la législation: ils savent que le viol conjugal est puni par la loi. Le chiffre atteint même 91% chez les 50 ans et plus. En revanche, les jeunes femmes de moins de 25 ans restent les moins informées: 24% d’entre elles ignorent l’existence de la loi.

La ministre du droit des Femmes, Najat Vallaud-Belkacem a commenté notre sondage:  » ce chiffre est une bonne nouvelle. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, on considérait qu’une relation sexuelle non désirée relevait du devoir conjugal. La loi est heureusement venue changer cela. Le devoir conjugal, c’est d’abord le respect de son partenaire. Violer celle ou celui avec qui l’on vit, c’est un viol aggravé, c’est-à-dire un crime passible de 20 ans de prison. C’est la terrible réalité des violences conjugales, que nous combattons. Les coupables sont dans le déni, les victimes se sentent responsables. Elles sont confrontées à l’incrédulité de leur entourage. Elles redoutent les conséquences d’un dépôt de plainte. Nous devons tout faire pour briser le silence, pour aider et pour protéger les victimes dans leurs démarches. L’apprentissage du respect, du droit de chacun de dire « non », c’est un combat permanent. A l’école, dans les médias, sur internet, nous travaillons à passer inlassablement ce message : forcer une fille, ce n’est jamais de l’amour, c’est toujours un crime. »

 

Trop peu de procès aux assises

Chaque année, en France, 75 000 femmes portent plainte pour viol. Mais combien le taisent et souffrent en silence? Dans huit cas sur dix, elles connaissent le violeur. Une fois sur trois, il s’agit de leur mari ou concubin. Mais seuls 4 % des viols conjugaux sont jugés en cour d’assises. C’est dire si le procès de Samia Jaber, 33 ans, qui, après trois ans et demi de procédure, a fait condamner son ex-compagnon à 5 ans de prison – dont deux avec sursis- pour viol conjugal, est exemplaire.

Pourtant, la loi est claire. Depuis 1992, le viol est considéré comme un crime. Et le fait qu’il soit commis par le conjoint ou le mari est une circonstance aggravante depuis 2006, le rendant passible de 20 ans de prison. On est loin du compte, regrettent Nathalie Tomasini et Janine Bonaggiunta, les avocates de Samia Jaber, spécialistes des violences conjugales : « Ce procès a mis en lumière une réalité vécue en silence par beaucoup de femmes. C’est une victoire dans le sens où la société a reconnu le viol conjugal, mais elle n’est pas allée au bout de cette reconnaissance, comme l’atteste la peine. Elle n’a pas pris toutes ses responsabilités et envoie un message tiède. Un violeur inconnu de la victime n’aurait jamais été condamné à trois ans de prison, mais beaucoup plus ». Samia, elle, est satisfaite. « Pour moi c’est suffisant. C’est le temps nécessaire pour qu’il réfléchisse à son comportement. Cela ne sert à rien de laisser les gens dix ans en prison. J’ai simplement voulu qu’on me croie, et on m’a crue. C’est l’essentiel ».

Si Samia a réussi à tenir bon dans ce parcours du combattant qu’elle a mené avec courage, c’est qu’elle a été entendue et écoutée à toutes les étapes de sa démarche. Par les policiers, d’abord, qui l’ont forcée à porter plainte lorsqu’elle est allée à leur rencontre, sur le trajet de son travail, le lendemain du viol. Qui l’ont « prise en charge de A à Z ». Ont mis le mot de « viol conjugal », sur son agression, elle qui ne savait pas de quoi il s’agissait. Et lui ont pris rendez aux UMJ (Unité médico-judiciaire) le jour même, pour faire établir les certificats médicaux indispensables à sa future démarche judiciaire. Elle s’est ensuite trouvée face à un juge d’instruction qui a su la comprendre, et la mener aux assises.

 

Des preuves difficiles à apporter

« Demeure encore dans les esprits cette vieille notion de devoir conjugal, selon laquelle si l’on a accepté de se marier alors on se doit d’honorer son mari, même si on n’a pas très envie. A cela s’ajoute la peur, la culpabilité, la honte de dévoiler ce qui se passe à la maison, d’avoir mal choisi son conjoint, et, bien souvent, l’impossibilité de pouvoir mettre le mot « viol » sur ce qu’elles subissent », explique Liliane Daligand, professeur de médecine légale et psychiatrique au CHU de Lyon. « Il est bien plus difficile de dénoncer un viol commis par la personne qui est censée vous aimer et vous protéger, le père de vos enfants, qu’un inconnu dans un parking. Car, étant donné le lien qu’elles entretiennent avec leur agresseurs, les femmes se disent qu’elles y sont forcément pour quelque chose. Elles peuvent verbaliser autour de la violence verbale, physique, mais sexuelle, c’est beaucoup plus difficile », ajoute Liliane Daligand. Or, porter plainte n’est que la première étape d’un long parcours. Si, sur leur chemin, elles croisent des professionnels (médecins, juges, policiers) qui mettent en doute leur parole, alors tout s’écroule. « Un grain de sable dans la machine suffit à les faire reculer. Les médecins notamment ont beaucoup de progrès à faire sur la détection des signes. Car s’ils ne posent pas de questions, il n’aurait jamais de réponse », confirme Liliane Daligand.

Le parcours est long car ces crimes sont souvent difficiles à défendre. Faute de preuves. « Elles sont rares. Comme les femmes sont sous emprise, elles n’ont pas le réflexe, ni le courage d’aller voir le médecin pour faire des certificats et constater le viol. Surtout si c’est le médecin de famille. Elles ont trop peur des représailles », explique maître Tomasini. « Juridiquement, on parle de viol au sein d’un couple quand l’épouse ou concubine dit non très clairement et que son conjoint ne peut se tromper sur l’absence de consentement à l’acte sexuel. Ce qui est compliqué à démontrer », ajoute l’avocate. Quand il n’y a pas d’éléments de preuve, c’est parole contre parole… Malgré tout, le doute a changé de camp puisque, depuis 2010, c’est à l’auteur de démontrer que sa concubine était d’accord et non à la victime de prouver qu’elle ne l’était pas. Un progrès, en dépit des réticences qui perdurent. « Même du côté des tribunaux, il est encore difficile d’admettre qu’il peut y avoir viol entre époux. Or, quand la Justice n’entend pas les plaignantes, les conséquences sont catastrophiques. Elles se sentent abandonnées, non reconnues, victimes une seconde fois », assure maître Bonangiunta. Muriel Salmona, psychiatre spécialiste des traumatismes ne dit pas autre chose : « Si la Justice les entend il peut exister une forme de réparation. Sinon, c’est dramatique. Le viol conjugal est l’un des traumatismes les plus graves après la torture ». Le combat et la souffrance de Samia Jaber auront au moins permis de mettre en lumière ce drame qui se joue tous les jours, en silence, dans la sphère privée.

 

Violées, elles témoignent

Samia : « Les femmes doivent comprendre que le devoir conjugal n’existe plus »

Quand j’ai rencontré F. j’avais 25 ans. Il a commencé à changer quand je suis tombée enceinte. D’abord des insultes, des gifles. J’ai quitté la France. Il m’a fait du chantage à propos de ma fille. J’ai été obligée de rentrer. L’enfer a vraiment débuté. Il me donnait des coups de pied comme dans un ballon de foot. Je me suis dégradée physiquement, j’ai grossi. Je me suis enlaidie. J’ai totalement perdu confiance en moi. J’enchaînais les dépressions. Un jour, je lui ai annoncé que j’allais vraiment partir ce qui l’a rendu fou. Il m’a rouée de coups. Je me suis réfugiée dans la salle de bain. Il m’a donné un coup de tête, je saignais. Puis, il m’a entraînée dans la chambre, m’a demandé d’enlever mon pantalon. Je n’ai pas voulu. Il l’a baissé, puis ma culotte. Et il m’a forcée. Cette nuit là, il m’a violée deux fois. Le lendemain, je voulais porter plainte mais je devais aller travailler. Sur le trajet, j’ai croisé des policiers. Je me suis dit que c’était un signe. Que je devais saisir cette opportunité avant de mourir. Ce sont eux qui m’ont donné la force. Il m’ont emmenée au commissariat, m’ont dit d’aller aux urgences pour me faire examiner. C’est la policière qui m’a permis de réaliser qu’il m’avait violée. Moi, je persistais à lui dire qu’il m’avait « seulement » forcée. J’ai découvert cette notion de viol conjugal à ce moment là. Au procès, je me suis battue pour les autres femmes. Pour qu’elles sachent que le devoir conjugal n’existe plus. Que le mariage est basé sur le respect mutuel. J’entends encore trop de femmes, notamment les maghrébines, qui me disent « mais ton mari ne peut pas te violer, puisque c’est ton mari »….

Isabelle* : « Il a abusé de moi, un couteau sous la gorge »

C’était mon amour d’adolescence. Quand j’ai eu 19 ans, j’ai quitté la Nièvre pour le rejoindre en région parisienne. Au départ, il n’y avait pas de coups, que des mots. Je devais être à ses ordres. Il m’insultait quand je n’avais pas préparé le dîner, etc… Mais je ne me suis pas plus alertée que ça. Un jour, je me suis pris un coup de torchon dans la figure parce que j’avais mal monté un meuble, un autre, une bouteille de bière. Puis des coups réels. Dans la vie pourtant, je suis quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Mais petit à petit, je me suis laissée bouffer par cette violence. Il trouvait toujours le moyen de m’expliquer que c’était de ma faute s’il était violent. L’année qui a précédé notre mariage, il s’est calmé. Mais entre mon domicile et la mairie, je n’ai fait que pleurer. La nuit de noce a été un enfer. Il m’a dit : « maintenant que tu es à moi, sache que ce que tu as vu n’était qu’un début ». Quand on séjournait chez ses parents, je ne voulais pas faire l’amour avec lui, de peur qu’ils nous entendent. Il me forçait. Et puis il voulait que je fasse des choses d’actrice porno, même si je ne voulais pas. Sinon, je prenais des claques. Un soir, alors que nous étions en phase de séparation, – je dormais sur la canapé à l’époque -, il a abusé de moi en me menaçant avec un couteau sous la gorge. Nous avons divorcé en 1996. Moi je n’ai jamais porté plainte. J’avais trop peur d’aller voir les gendarmes, qu’il me voie et me tue. A l’époque, le viol entre époux venait d’être reconnu. Aujourd’hui, j’ai refait ma vie, mais ce que j’ai subi restera comme un tatouage permanent. »

 

*Moi, femme battue, d’Isabelle Fromont, Editions Alphée. En vente sur Amazon uniquement.

Christine*: « Je veux absolument aller aux assises »

J’étais mariée depuis 21 ans. C’était un homme gentil et attentionné. Un jour, j’ai découvert qu’il avait une double vie. Il voyait des escorts. Quand j’ai demandé des explications, son comportement a changé. Il est devenu très agressif, il niait. J’ai alors subi de fortes pressions psychologiques. J’ai voulu divorcer mais il a tout fait pour me retenir. Il me disait qu’il avait besoin de moi. J’étais sous emprise, je me suis oubliée. Je tenais à ma famille, ma fille, que j’avais eu tant de mal à avoir. Puis, j’ai trouvé de nouvelles traces de sa double vie. J’ai dit « cette fois je demande le divorce, tu me dégoûtes ». C’est là qu’il a commencé à me harceler physiquement. Quand on s’est couché, j’ai dit non, je l’ai supplié, j’ai pleuré, j’ai crié. Mais il m’a dit « tu es ma femme, tu fais ce que je veux ». Il m’a violée. Sur le moment, je me suis comme dédoublée. Il m’aurait poignardée, cela ne m’aurait pas fait plus de mal. Le lendemain, j’ai appelé le 39 19. Ce sont eux qui m’ont parlé de viol conjugal et dit d’appeler mon gynéco. Ce que j’ai fait. Mais j’étais tellement mal que je n’ai pas eu la force de faire les 35 km pour y aller. J’ai voulu aller voir une femme médecin, plus proche de chez moi. J’ai expliqué mon cas au secrétariat mais n’ai pas obtenu de rendez-vous. Je suis en instance de divorce, j’ai porté plainte il y a un an et demi. Je veux absolument aller aux assisses. Pour cela, il faudrait que le juge d’instruction aille au bout de son enquête. Si je vais en correctionnelle, j’aurai l’impression d’être victime deux fois. Il faut que la justice se rende compte que cette blessure saigne tous les jours même si ça ne se voit pas.

* Le prénom a été modifié à la demande du témoin

 

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crédit photo: capture d’écran

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