TRIBUNE. « Un ouvrier, ça ne devrait pas gagner 5 000€ » : le mépris des métiers industriels doit cesser

 

Après la publication par Total d’un communiqué , contesté par les syndicats , affirmant que les opérateurs en raffinerie grévistes gagnaient 5 000 euros par mois et la polémique qui s’en est suivie, Michaël Valentin, directeur associé au sein du cabinet OPEO et auteur de « l’après lean », dénonce le mépris pesant sur les métiers industriels et appelle au développement et à la reconnaissance du secteur, moteur de l’enrichissement du pays. Voici sa tribune : « Il est scandaleux dans notre pays qu’une infirmière et un instituteur soient moins payés qu’un ouvrier dans une raffinerie, alors que leurs compétences et leurs responsabilités sont bien plus importantes » : voici une analyse avisée qui claque à la radio sur une matinale de grande écoute. À l’heure où de nombreux automobilistes sont bloqués par une grève des raffineries, l’idée de ce texte n’est pas d’entrer de manière manichéenne dans l’arène des pro et des anti, ni de comparer le mérite relatif d’une profession par rapport à une autre. En revanche, les milliers de commentaires qui ont fusé sur les plateaux de télévision à propos du salaire moyen d’un opérateur de raffinerie* valent le coup d’une analyse, car ils sont la partie émergée d’une disparition de la culture industrielle, responsable de l’appauvrissement de la France depuis plus de 30 ans.

 

Le secteur est plus productif que la moyenne de l’économie
 »

Petit résumé en quelques chiffres : la valeur ajoutée du secteur industriel en pourcentage du PIB est passée de 24 à 12 % en France entre 1990 et 2022. Dans la même période, celle-ci est passée de 31 à 25 % en Suisse et de 33 % à 26 % en Allemagne (source : université de Sherbrooke), soit une érosion d’environ 50 % en France contre seulement 20 % pour nos deux voisins. Or le salaire moyen annuel chargé en France est 14 % plus bas que celui de l’Allemagne et 40 % plus bas que celui de la Suisse (source : OCDE, valeurs respectives 49,56 et 69 k$). Corrélation ? Peut-être pas aussi directe. Mais quand on additionne à ces faits la part de l’industrie dans la balance commerciale (80 %) et la part de la Recherche et Développement qui est financée par le secteur industriel (75 %), on comprend l’effet d’entraînement que le secteur crée pour le reste de l’économie d’un pays.

 

Des expertises techniques variées, une organisation robuste et rigoureuse et un haut niveau de leadership
 »

Pourquoi l’industrie enrichit-elle un pays ? D’abord, parce que le secteur est plus productif que la moyenne de l’économie (0,3 % de productivité annuelle du travail horaire contre 0,05 % à 0,1 % dans les autres secteurs entre 2000 et 2017 — Source : France Stratégie). Ensuite, parce que le secteur est générateur de fortes externalités : avant de devenir un temple de la Tech, la Silicon Valley était avant tout une vallée industrielle de semi-conducteurs. Chaque emploi industriel génère 1,5 emploi direct et 3 emplois indirects. Enfin, la valeur ajoutée générée par le secteur est supérieure à sa part dans l’économie. Ceci explique aussi pourquoi les salaires y sont en moyenne 30 % plus élevés à compétence égale, contrairement aux emplois dans les entrepôts qui ont, hélas, souvent remplacé les usines dans un pays tiré par la consommation et non plus par l’offre.

 

Hélas pour notre chroniqueur, la réalité de l’usine d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’image d’Épinal qu’on veut bien nous en donner dans les couloirs à moquette. L’usine est le lieu de la transformation de la matière, véritable laboratoire scientifique permanent qui tourne à haute cadence pour fabriquer des milliers de produits issus de dizaines de milliers de pièces et fournis en temps réel par des systèmes logistiques très sophistiqués. Un opérateur de production gère en autonomie des machines et des systèmes de plus en plus complexes qui valent souvent plusieurs millions d’euros unitairement, avec des enjeux très importants en termes de sécurité des équipes et de compétitivité pour l’entreprise. Pour piloter une ligne de fabrication, il faut savoir manier des données, analyser des situations multifactorielles en temps réel et résoudre des problèmes complexes qui nécessitent des expertises techniques variées, une organisation robuste et rigoureuse et un haut niveau de leadership pour entraîner tout le petit monde. Et devinez quoi ? Toute l’énergie que nous utilisons, toutes les infrastructures qui nous servent au quotidien, tous les produits physiques qui nous entourent, chaque objet même le plus rudimentaire a été produit dans une usine grâce à des milliers de mains dévouées, organisées et sur entraînées pour viser un taux de fiabilité souvent proche de 100 %.

 

Tant que les élites ne changeront pas de tonalité avec un discours construit dans le temps et bâti sur une vraie stratégie industrielle, nous ne donnerons pas envie aux jeunes générations de venir s’épanouir dans les usines
 »

Alors certes, comparer l’infirmier à l’ouvrier de la raffinerie permet de générer de la polémique à bon compte. Mais si l’hôpital utilise des principes actifs chinois, des seringues thaïlandaises et des machines médicales américaines, dans un hôpital chauffé par du gaz qatari, est-ce que notre pouvoir d’achat va s’améliorer ? Avons-nous déjà oublié l’humiliation d’une société incapable d’assurer sa souveraineté industrielle sur des produits relevant de l’urgence sanitaire ? Est-ce qu’une stratégie économique boostée par la consommation à court terme ou focalisée sur les éléments directement visibles dans notre vie quotidienne est à la hauteur des grands enjeux auxquels nous faisons face ? Emballement climatique, crise des matières premières, tension sur les chaînes de valeur, pénurie énergétique, démographie en berne, disruption des modèles d’affaires par les grands acteurs de la Tech : les sujets de préoccupation ne manquent pas pour notre base économique, et en particulier pour le secteur industriel, plus exposé encore à tous ces mouvements tectoniques.

Certes, la méthode employée par les grévistes qui bloquent le pays dans un moment de fragilité est critiquable. Mais tant que les élites ne changeront pas de tonalité avec un discours construit dans le temps et bâti sur une vraie stratégie industrielle, nous ne donnerons pas envie aux jeunes générations de venir s’épanouir dans les usines. Or, c’est le nerf de la guerre si nous voulons transformer tous les problèmes ci-dessus en opportunité. L’industrie peut devenir la solution et non plus le problème à tous nos maux actuels : une industrie augmentée par la Tech pour répondre aux besoins quotidiens avec une créativité toujours renouvelée tout en palliant la difficulté démographique. Une industrie circulaire pour accélérer la transition vers une économie décarbonée et sobre en ressources. Enfin, une industrie locale, souveraine et performante pour répondre aux attentes des jeunes générations tout en créant de l’emploi et en permettant un enrichissement du pays. En un mot : pour que l’infirmière, l’institutrice et l’opératrice de production gagnent toutes 5 000 € par mois dans une France dont le PIB a rattrapé la Suisse et qui est devenue un nouvel eldorado pour l’entrepreneuriat industriel.

* Le chiffre de 5 000 euros avancé par Total est contesté par les syndicats, qui évoquent plutôt une rémunération aux alentours de 3 000 euros bruts.

 

Source:
crédit photo: capture d’écran

%d blogueurs aiment cette page :